Liber amicorum.
Mélanges en l’honneur de Jean-Jacques Nattiez
Sous la direction de Jimmie LeBlanc,
avec la collaboration de Jonathan Goldman,
et une introduction par Michel Duchesneau
Présentation. La musicologie générale ou la passion musicale selon Jean-Jacques Nattiez
Que reste-t-il à dire de l’œuvre et de la carrière de l’homme après l’ouvrage consacré à ses travaux en sémiologie publié pour ses 70 ans et les témoignages que le présent numéro de la Revue musicale OICRM propose à ses lecteur·ices·s ? Sur le coup et en prenant connaissance de cet ensemble d’hommages et de réflexions suscités par l’œuvre foisonnante de ce musicologue entreprenant, j’ai eu l’impression qu’il n’y avait rien à ajouter. Mais c’était sans compter sur les incalculables ouvertures à la pensée critique que l’activité scientifique de Jean-Jacques Nattiez génère.
Je ne cacherai pas aux lecteur·ices que comme probablement bien des jeunes musicien·nes de mon espèce, à l’époque (les années 1980), la sémiologie musicale me semblait un vaste champ de mines où seuls des musicologues-démineurs aguerris (les music theorists) pouvaient se frayer un chemin. Pouvait-on désassembler l’œuvre musicale de manière « tripartite » sans la vider de sa substance expressive ? Certes, là n’était pas le but de l’opération analytique proposée – encore fallait-il s’en convaincre. Avions-nous besoin de ces théories pour comprendre l’essence de la musique et la jouer ? Il pouvait être difficile pour un musicien de le croire s’il n’appartenait pas à un environnement « post-structuraliste » comme le nomment Jonathan Goldman et Jonathan Dunsby. Quelques années (voire décennies) ont passé et la réponse est désormais oui, si l’on en croit ce que ces derniers nous rappellent quant à la portée de l’œuvre nattiezienne dans le milieu de la music theory. Mais à l’influence considérable que l’approche sémiologique a eue sur le développement de l’analyse musicale, il faut associer un vaste espace de discussion généré par les travaux de Jean-Jacques Nattiez. Et c’est là où l’œuvre du musicologue est devenue pour moi essentielle dans le paysage musicologique international, car elle a largement contribué à créer des passerelles entre les différentes méthodes et tendances qui concernent l’analyse et, plus largement, la compréhension du phénomène musical. Ces passerelles sont celles qui permettent l’exercice du sens critique – ce qui ne veut pas dire qu’il s’agisse systématiquement de réfutation. Exercice difficile s’il en est. Et si Nattiez n’est pas peu fier de ses accomplissements, il a néanmoins la sagesse de savoir reconnaître toute l’importance de la critique lorsque celle-ci est basée sur une pensée argumentée, car c’est elle qui nous mène plus loin dans l’exploration rigoureuse de l’objet musical. À la lecture des travaux de Jean-Jacques Nattiez, comme des réflexions qu’ils ont suscitées et, aujourd’hui, des témoignages réunis dans ce numéro de la RMO, on conviendra que leur auteur est bien loin d’être un intellectuel enfermé dans sa tour d’ivoire. Bien au contraire, de la musique des Inuit à celle de Boulez, de l’œuvre de Proust à celle de Wagner en passant par Debussy ; de l’écriture de l’histoire de la musique à l’analyse paradigmatique de cette dernière, de Tristan à Tintin, il aura abordé une foule de sujets dont l’éclectisme est garant d’une pensée vivante qui évolue avec son temps.
Dans les années 1980, Jean-Jacques Nattiez a profité d’un environnement particulièrement favorable au Québec, où tout était possible, tant en ce qui a trait à la recherche qu’à l’enseignement en musicologie. Le soutien institutionnel, l’apport des organismes comme le Conseil des Arts du Canada et le Conseil de recherche du Canada, l’engouement de toute une génération de jeunes musicologues combiné à l’intrépidité intellectuelle du « chef » ont fait en sorte que les conditions étaient réunies pour faire du milieu musicologique québécois un incubateur de projets novateurs. C’est sur ces bases et aussi en suivant son exemple d’infatigable chercheur qu’à partir des années 2000, plusieurs grands projets de recherche sont nés. Pensés sur le principe d’une musicologie générale – un concept essentiel chez Jean-Jacques Nattiez – où se croisent de nombreuses disciplines, ces projets ont façonné les deux dernières décennies de la musicologie francophone au Québec. Il suffit pour s’en convaincre de citer la fondation du Regroupement interuniversitaire de recherche et création · musiques et sociétés (RCMS, anciennement OICRM), le développement de la recherche en acoustique musicale, la création de la présente revue, l’intégration de la création sonore au cœur d’un programme de PhD en musicologie, voire même l’idée d’une musicologie dite « publique ». Excellent communicateur, que ce soit en conférence publique ou à la radio, Jean-Jacques Nattiez a été critique musical à l’occasion, romancier et essayiste à ses heures ; il a inspiré plusieurs générations d’étudiants et étudiantes dont il a suivi les parcours avec attention. Parfois avec sévérité, semble-t-il, mais assurément avec la conscience d’un professeur qui veille au moindre détail des travaux de ses étudiants et étudiantes afin de leur assurer d’être toujours les meilleurs. C’est une leçon qui, pour ma part, me sert tous les jours dans mon quotidien d’enseignant. Comme plusieurs de mes collègues, il n’est pas question de suivre de telles traces – les chaussures sont trop grandes à porter et peut-être que le modèle ne conviendrait pas à toutes et à tous, mais il est certain que l’exemple d’une telle carrière ne peut être que bénéfique, ne serait-ce que pour savoir de quelle manière on mènera sa carrière. Jean-Jacques Nattiez a toujours su, lui, ce qu’il veut faire ! La vastitude et la diversité de son œuvre offrent et offriront encore longtemps de quoi ruminer sur ce qu’est (ou n’est pas) la musique, ce qu’est (ou n’est pas) un musicologue, et sur ce qu’est assurément un grand amoureux de la musique et des gens qui en jouent et en écoutent.
Mot du rédacteur en chef
Lorsque Michel Duchesneau et Jonathan Goldman m’ont approché pour lancer l’idée d’un numéro en hommage à Jean-Jacques Nattiez, pour ses 80 ans, j’ai immédiatement senti que la RMO trouvait là l’occasion d’un important devoir de mémoire. Comme nos lectrices et lecteurs le verront à travers les pages qui suivent, il s’agit bien sûr, dans un premier temps, de célébrer l’incommensurable contribution de Nattiez à la musicologie, que ce soit au niveau local, national ou international, en mettant en relief les axes de recherche qui émergent de ses travaux, ce qu’assureront les textes de Jonathan Goldman et Jonathan Dunsby, François de Médicis, de même que la publication d’un document inédit réunissant l’imposante bibliographie des œuvres de Jean-Jacques Nattiez, et la liste non moins impressionnante de ses activités1Cette pièce au sommaire sera ajoutée lors de la prochaine mise à jour du numéro.. Dans un second temps, mais non de moindre importance, une série de témoignages personnels de collègues du musicologue nous montrera toute la générosité et l’humanité avec lesquels il a su développer et cultiver des relations qui, au fil des ans, ont nettement dépassé le cadre strictement professionnel et les affinités académiques pour atteindre à de réelles et sincères amitiés. Avec pour seul critère de laisser chacun·e s’exprimer dans l’espace et le format désirés, sur les sujets qui leur convenaient, allant du professionnel au personnel, de l’anecdote marquante aux moments déterminants pour tout le milieu musicologique, nous sommes heureux de relayer ici les hommages de Claude Abromont, Kofi Agawu, Jean-Michel Bardez, Margaret Bent, François Delalande, Katharine Ellis, Annegret Fauser, Nicolas Meeùs, Pierre-Michel Menger et Arnold Whittall. Enfin, Jean-Jacques Nattiez lui-même prend la parole en publiant ici son allocution du 13 mars 2026, donnée à l’occasion du lancement du présent numéro, et en réponse au grand mélange que nous avons assemblé en son honneur.
Sur une note plus personnelle, c’est en tant qu’étudiant en composition et en analyse musicale que j’ai pour la première fois été exposé aux idées de Nattiez, notamment autour du célèbre et toujours pénétrant concept sémiologique de « tripartition », permettant de poser et d’approfondir l’épineux problème, tant pour la création que pour la théorie – voire pour l’ontologie de l’art –, du statut ou de la nature de l’œuvre musicale quant sa matérialité propre, au carrefour des intentions et perceptions de qui la produit, et de qui la reçoit.
C’est donc bien humblement, cher Jean-Jacques, que je me permets, au nom de toute l’équipe de la RMO et des auteurs et autrices de ce numéro qui vous est consacré, de vous remercier de l’inaltérable source de savoirs et d’inspiration que représente votre héritage, et de vous souhaiter un bon 80e !
Nattiez musicologue
Jean-Jacques Nattiez à 80 ans (FR / ENG)
Jonathan Goldman et Jonathan Dunsby
L’entreprise musicologique et sémiologique de Jean-Jacques Nattiez. La quête de l’unité de la musique
François de Médicis
Témoignages et hommages
De l’analyse paradigmatique à l’amitié
Claude Abromont
A Praise Song for Jean-Jacques Nattiez on his 80th Birthday
Kofi Agawu
Analyse des analyses du musical
Jean-Michel Bardez
Jean-Jacques Nattiez. Un hommage sous forme épistolaire
Margaret Bent
50 ans de connivence
François Delalande
Jean-Jacques Nattiez. Un hommage (FR / ENG)
Katharine Ellis
Musique – Peinture. For Jean-Jacques Nattiez
Annegret Fauser
Jean-Jacques Nattiez
Nicolas Meeùs
Jean-Jacques Nattiez. L’inventivité et la productivité
Pierre-Michel Menger
Jean-Jacques Nattiez and British Ideas about Musical Sense
Arnold Whittall
Communication
Universalité, unité, vérité, amitié
Jean-Jacques Nattiez, intervention du 13 mars 2026 pour le lancement du numéro d’hommage de la Revue musicale OICRM
Document
Bibliographie et activités de Jean-Jacques Nattiez (à venir)
Jean-Jacques Nattiez, avec la collaboration de Jordan Meunier
Couverture : Annegret Fauser, détail de l’oeuvre Stele #3 (2023), 6x 42 x 1.5 inches, earth pigments on cotton and linen, stitched : « When nature and music both serve as inspiration, they merge in often unexpected ways. In recent months, I have been re-listening to Igor Stravinsky’s neoclassical compositions, such as his Octet for wind instruments from 1923, with its sharply delineated sound blocks and muted color palette. Stele #3 takes inspiration both from the colors of the North Atlantic coast and from Stravinsky’s sparse but elegantly honed soundscapes ».
Graphisme : Jordan Meunier.
| RMO_NATTIEZ_Introduction |
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Notes
| ↵1 | Cette pièce au sommaire sera ajoutée lors de la prochaine mise à jour du numéro. |
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