Jean-Jacques Nattiez. L’inventivité et la productivité

Pierre-Michel Menger

PDF | CITATION | AUTEUR

Faisant le point l’an dernier (2024) avec Jean-Jacques Nattiez sur sa carrière et sur sa production scientifique, pour le recommander à une distinction, j’ai compté quelque 25 livres personnels et environ 400 articles. Mais un an plus tard, le compte n’est plus le bon, un nouveau livre et d’autres articles viennent s’ajouter au catalogue impressionnant de son oeuvre. Avant même d’achever un ouvrage, Jean-Jacques évoque déjà le suivant, non par une coquetterie de grand musicologue heureux de vous faire savoir qu’il est bien à la hauteur de sa réputation, mais parce qu’il sait comment agir pour maintenir un haut niveau d’investissement dans le travail, à un âge où la courbe de la productivité s’est déjà infléchie depuis longtemps pour nombre de ses collègues, sinon pour l’immense majorité d’entre eux. Comment fait-il ? Selon un inventif modèle psychologique d’analyse de la créativité féconde, proposé par Howard Gruber1Howard E. Gruber, « The Evolving Systems Approach to Creative Work », dans Doris B. Wallace et Howard E. Gruber (dir.), Creative People at Work. Twelve Cognitive Case Studies, New York, Oxford University, 1989, p. 3-24., le travail artistique ou scientifique se déploie généralement dans un portefeuille de projets, que Gruber nomme un « réseau d’entreprises ». Certains projets avancent rapidement, d’autres figurent durablement sur l’agenda et avancent par séquences discontinues. Les projets qui s’achèvent, loin de freiner l’élan producteur par un syndrome d’épuisement, permettent de faire émerger de nouvelles possibilités à exploiter immédiatement ou plus tard. Ainsi, pour les individus vigoureusement créatifs, finir un ouvrage ou un projet conduit rarement à un état de repos, mais déclenche plutôt une intuition de travail ultérieur : l’achèvement fournit un élan pour continuer.

L’argument ne s’applique certainement pas identiquement à tous les scientifiques qui construisent une oeuvre, mais il permet sans doute d’expliquer la fécondité de ceux qui sont le plus durablement créatifs. Combien de fois, dans mes échanges avec Jean-Jacques, l’ai-je entendu me confier qu’il achevait un nouveau livre, mais qu’il avait déjà en vue tel autre projet. Et combien de fois l’ai-je entendu aussi me dire que maintenant qu’il venait de finir tel ouvrage, par exemple sa grande recherche si savante et si originale sur la musique inuite, il allait se remettre à son traité de musicologie générale, cette œuvre monumentale qui l’accompagne depuis des décennies, et dont la rédaction progresse systématiquement, et patiemment. Dans un portefeuille de projets ou dans un réseau d’entreprises scientifiques, il est des projets monumentaux qui occupent une vie. Dans certains cas, ce seront des travaux demeurés à l’état de projets inachevés ou inachevables. Dans d’autres cas, comme pour Jean-Jacques, ces grands projets sont des compagnons exigeants, mais non paralysants qui forment une trame de continuité dans l’organisation inévitablement contingente du travail de recherche.

Le caractère qui fait le grand chercheur peut s’incarner ainsi. Un travail achevé et remarqué suscite vite des demandes de la part de ceux qui souhaiteraient que soit approfondie telle ou telle question, ou qui aimeraient que l’auteur applique son génie inventif à tel nouveau problème. Comment résister à ces demandes ? Certaines peuvent être stimulantes, d’autres ne conduisent qu’à la répétition de soi. Il faut trier. Et il faut faire la part des fidélités à des projets qui, comme le récent Hergé musicien ? (2025) écrit par les deux frères, Jean-Jacques et Renaud, sont menés, par passion, par jeu et par complicité fraternelle. Le Wagner antisémite (2015) de Jean-Jacques, que j’ai admiré au point de lui consacrer une assez longue note d’analyse2Pierre-Michel Menger (2018), « Richard Wagner et la portée de son antisémitisme », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 73, n° 3, p. 671-692., aurait pu déboucher sur de multiples enquêtes musicologiques et sociopolitiques complémentaires, mais la créativité de Jean-Jacques ne le conduit pas à l’approfondissement obsessionnel. Plutôt au goût d’inventer et d’achever, en variant les projets, sans sacrifier le caractère systématique de l’édification de son œuvre. Le traité de musicologie générale, dont l’achèvement est proche, fournira le socle de son vaste « réseau d’entreprises ».


PDF

RMO_NATTIEZ_Menger

Attention : le logiciel Aperçu (preview) ne permet pas la lecture des fichiers sonores intégrés dans les fichiers pdf.


Citation

  • Référence papier (pdf)

Pierre-Michel Menger, « Jean-Jacques Nattiez. L’inventivité et la productivité », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, p. 53-54.

  • Référence électronique

Pierre-Michel Menger, « Jean-Jacques Nattiez. L’inventivité et la productivité », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, mis en ligne le 12 mars 2026, https://revuemusicaleoicrm.org/rmo-hors-serie/nattiez-inventivite-productivite/, consulté le…


Auteur

Pierre Michel Menger, Collège de France

Pierre-Michel Menger a fait ses études secondaires à Forbach, puis à Strasbourg, avant d’être admis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm où il a étudié la philosophie puis la sociologie. Pensionnaire de la Fondation Thiers entre 1978 et 1981, il y a achevé sa thèse de doctorat de l’EHESS. Il a été recruté au CNRS en 1981 et y a mené sa carrière comme chargé puis comme directeur de recherche au CNRS, qui lui a décerné une médaille d’argent en 1999. Il exerce par ailleurs des activités d’enseignement à l’EHESS comme directeur d’études cumulant depuis 1995. C’est à l’EHESS qu’il a dirigé le Centre de sociologie du travail et des arts entre 1992 et 2005. Il a également enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris. Fellow du Wissenschaftskolleg de Berlin en 2006-2007, il a été invité pour des séjours de recherche et des conférences dans la plupart des pays d’Europe, aux États-Unis, au Canada, au Japon, en Australie et à Singapour. Il est ou a été membre des comités de rédaction et comités scientifiques de revues françaises et étrangères de sociologie, d’économie, de droit, de gestion, d’histoire, d’histoire de l’art et de recherche littéraire, disciplines dans lesquelles ont été publiés ses articles. Il a publié quelque trente ouvrages en auteur unique, en coauteur ou en responsable éditorial. Pierre-Michel Menger est, depuis 2013, professeur au Collège de France où il occupe la chaire Sociologie du travail créateur. Il est par ailleurs membre de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France.

Notes

Notes
1 Howard E. Gruber, « The Evolving Systems Approach to Creative Work », dans Doris B. Wallace et Howard E. Gruber (dir.), Creative People at Work. Twelve Cognitive Case Studies, New York, Oxford University, 1989, p. 3-24.
2 Pierre-Michel Menger (2018), « Richard Wagner et la portée de son antisémitisme », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 73, n° 3, p. 671-692.

ISSN : 2368-7061
© 2025 OICRM / Tous droits réservés