De l’analyse paradigmatique à l’amitié
Claude Abromont
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Contribuer à un hommage collectif dédié à Jean-Jacques Nattiez est non seulement naturel pour moi, mais également émouvant. Il s’agit en effet d’un double anniversaire : celui de ses quatre-vingts ans – ayant motivé la publication du présent numéro – et celui des dix ans de notre rencontre. Celle-ci avait en effet déjà eu lieu à l’occasion d’une célébration, soit celle de ses soixante-dix ans, organisée au Conservatoire de Paris le 12 novembre 2015 sous la forme d’un colloque autour de ses écrits1Pour plus d’informations au sujet de cette journée d’étude, voir : https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/journee-detude-autour-des-ecrits-de-jean-jacques-nattiez..
J’y avais participé en proposant des variations sur l’analyse paradigmatique, cet outil analytique central pour sa pensée auquel il fait appel dès qu’il s’agit d’éclairer le sens d’une partition, et cela pour les répertoires les plus variés, de la musique inuite aux chants de gondoliers2À ce sujet, voir : https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/variations-sur-lanalyse-paradigmatique..
La mise en page d’une analyse paradigmatique implique d’abandonner la continuité d’une musique au profit de la mise en regard des éléments constitutifs qui partagent une même fonction. C’est pourquoi l’écoute intérieure de tels supports analytiques est quelquefois périlleuse. Mon intérêt pour une vulgarisation de l’approche paradigmatique sous l’angle de Nattiez m’a donc conduit à réaliser des vidéos susceptibles d’aider toute personne abordant cette discipline : la continuité y est visuellement recréée grâce au déplacement d’un curseur. J’ai notamment synchronisé la représentation analytique de l’exemple fondateur de Nicolas Ruwet (« Méthodes d’analyse en musicologie », paru dans la Revue belge de musicologie [1966], et repris dans Langage, musique, poésie [19723Nicolas Ruwet, « Méthodes d’analyse en musicologie », Revue belge de musicologie, no 20, 1966, p. 65-90 ; repris dans Langage, musique, poésie, Paris, Seuil, 1972, p. 100-134.]), un Geisslerlied reproduit par Nattiez dans quasiment toutes ses contributions abordant ce sujet4Cette vidéo est disponible au : https://www.youtube.com/watch?v=Wb6FkRNxjnk..
Une autre vidéo, celle-là produite à sa demande, permet de mesurer la monumentalité du travail qu’il a entrepris en étudiant le solo de cor anglais qui débute l’acte III du Tristan und Isolde de Wagner5La vidéo est accessible au : https://www.youtube.com/watch?v=WGNfBi9Cg_w.. Cette analyse se déploie sur pas moins de 32 lignes et il a fallu un feuillet dépliant pour parvenir à insérer l’immense schéma résultant entre les pages 130 et 131 de ses Analyses et interprétations de la musique : la mélodie du berger dans le Tristan et Isolde de Richard Wagner (Paris, Vrin, 2013), un opus exclusivement consacré à mettre en réseau les analyses possibles de cette page wagnérienne.
C’est précisément l’écriture d’un compte rendu consacré au livre cité plus haut qui nous a permis de passer d’une rencontre académique à une amitié. Le RCMS (anciennement nommé OICRM) m’a fait l’honneur d’accueillir le bref texte qui en a été le fruit6Ce texte est disponible au : https://revuemusicaleoicrm.org/rmo-vol3-n2/wagner-nattiez/..
Ce témoignage amical m’offrant l’occasion de réitérer mes remerciements, je mentionnerai les années 2017-2019 qui, parmi des échanges ininterrompus depuis 2015, ont particulièrement compté pour moi. J’étais alors dans les étapes finales d’un livre sur l’analyse musicale. Mon travail a bénéficié de trois relectures intégrales de la part de Nattiez, consacrées selon les cas à la structure du livre, à la précision de ses références, à leur exhaustivité, et même aux inévitables coquilles ! Jamais, jusqu’alors, je n’avais reçu une aide aussi profonde et généreuse. Le livre qui en a résulté (EUD, 2019) lui est évidemment dédié7Pour plus de détails au sujet de cet ouvrage, voir : https://eud.ube.fr/musicologie/657-guide-de-l-analyse-musicale-9782364413184.html?search_query=abromont&results=1..
Je n’oublie pas non plus le plaisir qui fut le sien lorsqu’il a découvert que la tripartition – cette approche sémiologique articulée entre poïétique, esthésique et niveau neutre, proposée par Jean Molino, et qu’il n’a cessé de promouvoir tout au long de sa carrière – conditionnait la progression des idées de ce Guide.
Pour conclure cet hommage, je souhaite exprimer mon émerveillement devant sa capacité de réaction hors du commun. Je lui avais à l’occasion fait part du regret suivant : les idées finales de ses études consacrées aux opéras de Wagner, si originales et personnelles, n’étaient pas assez connues des mélomanes, la complexité et la longueur de ses livres les réservant aux musicologues aguerris. Il a écouté… réfléchi… et comblé ce manque en écrivant les passionnantes 160 pages des Récits cachés de Richard Wagner : Art poétique, rêve et sexualité du Vaisseau fantôme à Parsifal (Les Presses de l’Université de Montréal, 20188Pour plus d’informations au sujet de cette publication, voir : https://pum.umontreal.ca/catalogue/recits_caches_de_richard_wagner_les.).
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Citation
- Référence papier (pdf)
Claude Abromont, « De l’analyse paradigmatique à l’amitié », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, p. 24-25.
- Référence électronique
Claude Abromont, « De l’analyse paradigmatique à l’amitié », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, mis en ligne le 12 mars 2026, https://revuemusicaleoicrm.org/rmo-hors-serie/analyse-paradigmatique-amitie/, consulté le…
Auteur
Claude Abromont, Conservatoire de Paris
Professeur émérite d’analyse musicale au Conservatoire de Paris, Claude Abromont est titulaire d’un 1er prix d’Analyse musicale du Conservatoire de Paris et d’un C.A. de Culture musicale. Il est l’auteur, avec Eugène de Montalembert, de trois Guides parus chez Fayard/Lemoine (Guide de la théorie de la musique [2001] ; Guide des formes de la musique occidentale [2010] ; Guide des genres de la musique occidentale [2010]) et d’un Vocabulaire de l’harmonie (Minerve, 2021). Il a également publié un Petit Précis du commentaire d’écoute (Panama, 2008, repris sous le même nom par Fayard, 2010), le roman Symphonie criminelle en mi bémol (Bayard, 2013), La Symphonie fantastique, enquête autour d’une idée fixe (La rue musicale, 2016, prix spécial du jury du Prix des muses) et Guide de l’analyse musicale (EUD, 2019). Un Précis d’analyse des formes musicales (Minerve) est paru en novembre 2024.
Notes
