Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques).
Compte rendu de la journée d’étude inaugurale
du projet de recherche,
10 décembre 2015,
Maison de la Recherche, Paris

Johanna Amar, Tristan Lebaud et Cecilia Gomes Pires

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Résumé

Le 10 décembre 2015 se tenait à la Maison de la Recherche à Paris la journée d’étude Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques). Musicologues et historiens ont questionné l’articulation du fait musical et de l’idée nationale dans les démocraties de l’entre-deux guerres. Ce lien avait déjà fait l’objet de diverses études pour le XIXe siècle et les régimes autoritaires. La journée d’étude est la première étape d’un projet de recherche international coordonnée par le Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l’Université Versailles Saint-Quentin- en-Yvelines, le laboratoire Synergies Langues Arts musique (SLAM) de l’Université d’Evry-Val d’Essonne et l’Institut de Recherche en Musicologie (CNRS, Université Paris-Sorbonne). Le lien entre « musique et nation » fut à nouveau questionné lors d’un colloque en 2016 à Manchester puis prochainement en octobre 2018 à Montréal.

Mots clés : musique ; nation ; entre-deux-guerres ; Europe ; Amériques.

Abstract

A one-day conference about Music and nation in the inter-war period (Europe- The United States and South America) took place on 10th December 2015 at the Maison de la Recherche in Paris. Musicologists and historians questioned the connection between music and the national feeling that can be found in interwar democracies. In studies about the 19th century and authoritarian regimes, this link has already been put forward. However, this day is the first step of an international research project launched by the Department of Cultural History of Contemporary (or Modern) Societies at the University of Saint-Quentin-en-Yvelines and by the laboratory of Synergy, Languages, Arts and Music (SLAM) of the University of Evry-Val d’Essonne as well as the Institute of Research in Musicology (CNRS, University Paris-Sorbonne). The association between “music and nation” was questioned again in 2016 in Manchester. In the near future, the issue will be at stake in Montreal during a symposium which will take place in October 2018.

Keywords: music; nation; inter-war period; Europe; America.

 

Pensée comme la première étape d’un projet de recherche international coordonné par Anaïs Fléchet, Martin Guerpin, Philippe Gumplowicz et Barbara Kelly, la journée d’études organisée le 10 décembre 2015 par le Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines de l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, le laboratoire Synergies Langues Arts musique (SLAM) de l’Université d’Evry-Val d’Essonne et l’Institut de Recherche en Musicologie (CNRS, Université Paris-Sorbonne) a réuni historiens et musicologues autour des relations entre musique et nation en Europe et dans les Amériques pendant l’entre-deux-guerres. Dans sa communication liminaire, Anaïs Fléchet a tenu à rappeler toute la nouveauté de ce projet intitulé « Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques) ». Délaissant tout à la fois l’étude du XIXe siècle et celle des régimes autoritaires, aujourd’hui bien connus, les organisateurs souhaitent questionner l’articulation du fait musical et de l’idée nationale dans les démocraties de l’entre-deux guerres, tant en Europe que sur le continent américain.

Paris, capitale de l’avant-garde artistique, a polarisé l’essentiel des communications d’une première session de discussions entièrement consacrée à l’évocation du cas français. Parfaitement symbolisée par les concerts parrainés par La Revue musicale d’Henry Prunières, la modernité musicale des années 1920 apparaît aussi cosmopolite que désireuse de s’affranchir des référents nationaux (Barbara Kelly). Suscitant enthousiasme et curiosité chez les uns, cette propension à l’ouverture a été combattue par d’autres tel le compositeur et critique musical Louis Vuillemin, qui dénonce en des termes volontiers nationalistes et xénophobes, les « concerts métèques » organisés par le compositeur Jean Wiéner (Martin Guerpin). Pour ceux que cette modernité désoriente et déroute, le retour aux racines supposément incarnées par la chanson populaire constitue un refuge qui n’est pas toujours empreint d’un nationalisme étroit. Rompant avec la logique organiciste et figée d’André Cœuroy qui voit dans la chanson la pure et parfaite émanation de l’âme d’un peuple, Henri-Irénée Marrou en fait plutôt la manifestation d’un lien constamment réinventé et retissé entre les diverses composantes du corps social (Philippe Gumplowicz). Perméables aux représentations politiques et aux imaginaires nationaux, les manifestations du goût musical sont ici inséparables d’une vision du monde qui constitue peut-être le principal aiguillon de leur engagement de critique. C’est une même intuition qui a poussé Federico Lazzaro à soumettre les œuvres produites au sein de l’« École de Paris » à un examen musicologique serré.
Il ressort de cette enquête que l’on ne peut aucunement identifier la prétendue « École » à un style donné. Artistiquement arbitraire, cet exercice de taxinomie, moins musicologique qu’idéologique, encourage une forme de bipolarisation et d’essentialisation de la vie musicale qui empêche le plus souvent d’y voir clair dans la circulation des thèmes, des motifs et des influences qui innervent les compositions du temps.

Temps de réorganisation, l’immédiat après-guerre a vu la multiplication de ces tentatives d’étiquetage. Sous-bassement de cette dynamique, la guerre et les changements sociaux encouragent, en même temps qu’ils le précipitent, un effort de renouvellement culturel et musical qui passe dans nombre d’États de création récente par l’invention d’une musique nationale. Intitulé « Perspectives européennes et américaines », le deuxième moment de la journée d’études fut l’occasion d’étudier plusieurs d’entre eux. En Belgique, l’opposition régionale entre musique wallonne et musique flamande d’avant-guerre laisse place à une musique qui serait avant tout « belge » avec un appareil institutionnel centralisé (Didier Francfort). Sont recherchés de nouveaux marquages identitaires qui conserveraient des aspects musicaux traditionnels tout en renvoyant à la commémoration du martyr de guerre. C’est l’idéal porté par la nouvelle génération des « synthétistes » ; celle-ci oscille entre désir de retourner aux « classiques » et volonté d’ouverture. Pareille hésitation est perceptible en Grèce (Panagiota Anagnostou) où l’influence de la musique orientale des réfugiés d’Asie mineure s’ajoute à la musique traditionnelle démotique issue des campagnes du XIXe siècle. C’est ce mélange de deux influences qui deviendra musique nationale. Des créations individuelles acquièrent alors une identité nationale et deviennent, grâce à une innovation, partie de la tradition tout en intégrant musicalement une population nouvelle. La recherche d’un nouveau type de musique peut aussi permettre de fédérer un peuple et de créer un nouveau patriotisme. C’est le cas aux États-Unis avec la collecte de folk music sous le gouvernement du « New Deal » de Roosevelt (1935-1941) (Camille Moreddu). Le folk met alors en avant les « petits » Américains ouvriers, souvent laissés de côté. Grâce à cette musique, ceux-ci sont perçus comme des résistants pleins de dignité, prêts à affronter la crise. Les institutions jouent un rôle décisif dans la création de cette nouvelle musique nationale. Aux États-Unis, en effet, un véritable appareil institutionnel encadre les collectes, bien que leur fonctionnement dépende étroitement de la personne qui en a la charge. Pareille volonté de « faire nation » est un héritage du XIXe siècle. La nouveauté de la période résiderait davantage dans un volontarisme politique international naissant qui compose avec l’horizon national plus qu’il ne le dépasse.

Scrutée par les deux derniers intervenants de la journée, la politique musicale des institutions internationales a permis de mettre au jour ces tensions entre potentialités et risque d’inertie. Peinant à faire émerger un véritable « concert des nations », la politique musicale de la Société des Nations est régulièrement mise en échec par des intérêts diplomatiques et/ou commerciaux divergents. La sous-commission chargée de la musique échoue ainsi à imposer l’usage d’un diapason unifié de part et d’autre de l’Atlantique, alors même que son travail de collecte de musique folk – plus en phase avec les orientations nationalistes des États membres – apparaît couronné de succès. Étudiée par Pablo Palomino, la politique musicale de l’union panaméricaine a pu se trouver confrontée – au même titre que celle de la SDN – aux divergences de vue des membres qui la composent. Là s’arrêtent les ressemblances. Rapidement prise en main par les États-Unis, la division musicale de l’Union panaméricaine apparaît de plus en en plus encadrée par Washington qui conjure le spectre de l’immobilisme en suscitant des échanges féconds entre musicologues, pédagogues et artistes du continent. Fer de lance de l’impérialisme culturel « yankee », ces circulations renforcent – c’est là une conséquence inattendue de ce dispositif – une identité latino-américaine qui s’exprime aussi dans et par la musique. Ce cas d’école, comme tant d’autres évoqués au cours de cette journée d’étude, invite à voir, par-delà les cloisonnements et les tiraillements artificiellement induits par le recours à certains termes (local, régional, national, supranational), tout ce qu’il existe de va-et-vient, parfois inattendus, en tout cas toujours féconds, entre ces différents échelons.

Il semblait ambitieux de mettre en avant la thématique « musique et nation » en étudiant des démocraties, tant elle était rattachée au XIXe siècle et aux régimes totalitaires. Le défi est pourtant relevé avec une approche internationale qui invite musicologues et historiens du monde entier à se confronter à ce sujet. Thématique encore peu étudiée mais manifestement féconde puisque le projet « Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques) » a donné lieu à un colloque international organisé au Royal Northern College of Music de Manchester au mois de novembre 2016. Un troisième rendez-vous a d’ores et déjà été pris à Montréal où se tiendra, du 18 au 20 octobre 2018, un colloque consacré au rôle et à la place de la musique dans les périodes de sorties de guerres du XIXe siècle à nos jours.

 


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RMO_vol.4.2_JE_musique-nation

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  • Référence papier (pdf)

Johanna Amar, Tristan Lebaud et Cecilia Gomes Pires, « Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques). Compte rendu de la journée d’étude inaugurale du projet de recherche, 10 décembre 2015, Maison de la Recherche, Paris », Revue musicale OICRM, vol. 4, no 2, 2017, p. 216-219.

  • Référence électronique

Johanna Amar, Tristan Lebaud et Cecilia Gomes Pires, « Musique et nation dans l’entre-deux-guerres (Europe-Amériques). Compte rendu de la journée d’étude inaugurale du projet de recherche, 10 décembre 2015, Maison de la Recherche, Paris », Revue musicale OICRM, vol. 4, no 2, 2017, mis en ligne le 14 décembre 2017, http://revuemusicaleoicrm.org/rmo-vol4-n2/je-musique-nation/, consulté le…


Auteurs

Johanna Amar, Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Johanna Amar est diplômée d’un master de recherche en histoire culturelle et sociale à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Elle appartient au laboratoire du Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines. Son mémoire porte sur les « premiers festivals de musique pop en France en 1970 » sous la direction d’Anaïs Fléchet.

Tristan Lebaud, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (CHCSC).

Tristan Lebaud a suivi un double cursus en Histoire de l’art (École du Louvre) et en Histoire (Université de Bourgogne, Université Panthéon Sorbonne et Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines). Son travail de Master en Histoire porte sur l’institutionnalisation de la musique ancienne en France et s’appuie sur un stage Patrima réalisé à la Cité de la musique-Philharmonie de Paris, sur le fonds d’archives de la Société de musique d’autrefois.

Cecilia Gomes Pires, Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL), EHESS

Cecilia Gomes Pires est Doctorante en Musique et politique, attachée au Centre des Arts et langages CRAL-EHESS. Son sujet porte sur « La musique armoriale : construire une identité musicale de Pernambouc au temps de la dictature militaire brésilienne (1964-1985) ».