Appel de conférences pour le colloque « Les archives en mineur. Amateurisme, collection et création dans les arts spectaculaires à Paris, Berlin et Vienne au XXe siècle (cabaret, cirque, variétés, music-hall) », Centre Marc Bloch, Berlin, 25-26 juin 2026.
« Ces dernières années ont vu les études en arts du spectacle se saisir de questionnements épistémologiques et méthodologiques sur les archives. En témoignent notamment les récentes publications issues des colloques Mémoires, traces et archives en création dans les arts de la scène ou bien Fabriques, expériences et archives du spectacle vivant. Ces travaux s’inscrivent dans une dynamique plus globale qui a pu être qualifiée de tournant archivistique et qui concernerait à la fois les mondes de la création et de la recherche académique. Le caractère « indiscipliné » des études en arts du spectacle à l’université, empruntant à une pluralité de méthodes issues par exemple autant de l’histoire que de l’anthropologie ou de la philosophie esthétique, semble justement ouvrir la possibilité de jeter un regard neuf et décentré sur les archives. Pourtant, si l’intérêt pour ces questions connaît une certaine actualité, force est de constater la rareté des travaux consacrés plus particulièrement à l’histoire des formes spectaculaires dites « mineures » – nous entendons par là plus précisément les formes de Kleinkunst que sont le cirque, le cabaret, et le théâtre de variétés ou music-hall.
Ces formes culturelles dites de masse ont émergé dans la deuxième moitié du XIXème siècle, portées par le développement de pratiques urbaines du divertissement et l’essor de nouveaux établissements de spectacle. Elles sont ainsi venues concurrencer des genres esthétiques considérés comme plus légitimes comme le théâtre, l’opéra ou la danse. D’emblée s’est alors posée la question du bienfondé artistique – voire moral – de ces nouvelles formes de la modernité, question qui a alimenté un débat ininterrompu entre artistes, critiques et journalistes. Largement tributaires des jugements de valeur dominants, ces formes ont ainsi accompagné la cristallisation d’une distinction entre culture légitime et illégitime, art « majeur » et « mineur. »
Malgré leur diversité générique apparente, ces formes dites « mineures » étaient en outre esthétiquement très poreuses et se sont nourries les unes les autres. On peut comprendre cette spécificité à l’aune de la nouvelle urbanité dont elles ont été contemporaines. De nouveaux établissements de spectacle ont ainsi fleuri dans toutes les grandes villes industrialisées d’Europe et trois capitales du continent, Paris, Berlin et Vienne sont rapidement devenus les cœurs cosmopolites de cette nouvelle économie du divertissement. Les nouvelles scènes spectaculaires semblent dès leur naissance avoir été caractérisées par une abondante circulation des artistes. Des travaux récents ont ainsi permis de retracer certaines mobilités des praticien·nes au fil de leurs engagements et tournées en Europe et ont notamment appréhendé cette histoire à l’aune du concept de transfert culturel. Or il semble que ces circulations aient concerné jusqu’aux archives mêmes : dans le sillage des artistes, ou par l’intermédiaire d’échanges entre collectionneur·euses, force est de constater l’éparpillement des objets et documents de ces histoires encore aujourd’hui sur les divers territoires européens.
Cet appel entend justement interroger les gestes d’archivage, c’est-à-dire les logiques de production, de conservation et de circulation des traces et des objets devenus archives, permises par la mobilité des divers agents – artistes, critiques et journalistes, amateur·ices – des mondes des arts spectaculaires mineurs. Nous partirons de l’hypothèse que, de par leur caractère illégitime, ces formes ont fait l’objet d’entreprise d’archivage en marge des institutions – le plus souvent à l’initiative de collectionneur·euses privé·es. Un paysage archivistique s’est ainsi progressivement constitué, autour de passionné·es et de professionnel·les du milieu rassemblant leurs propres archives et s’associant en réseaux. Ces archives privées constituent aujourd’hui la base de la plupart des collections publiques, qu’elles aient intégré des centres – bibliothèques ou musées – institutionnels en France, dans le cas notamment de la Bibliothèque Nationale (Arts du Spectacle, collection Auguste Rondel) ou du Mucem (qui a récupéré les fonds du Musée National des Arts et Traditions Populaires), ou qu’elles soient devenues des institutions à part entière, dans les cas allemand et autrichien, à l’image du Deutsches Kabarettarchiv (DKA) à Mayence, du Circus-, Varietè- und Artistenarchiv de Marbourg ou du Circus- & Clownmuseum de Vienne.
L’hypothèse du caractère minoritaire de ces formes spectaculaires est ensuite redoublée par la nature même des objets conservés : l’invention d’une profusion de technologies de reproduction dès la fin du XIXème siècle, a accompagné le développement des industries culturelles et leur conservation sous de nouveaux formats. Il convient ainsi de considérer la multiplicité des matérialités qui constituent aujourd’hui les principales sources historiques des formes spectaculaires considérées, qu’il s’agisse d’articles de presse, d’affiches et d’archives photographiques, sonores ou de costumes, décors et objets de scène.
Il apparaît essentiel de s’interroger ensuite sur la manière dont les premières entreprises d’archivage ont sans doute également contribué à sédimenter la minorité de ces formes spectaculaires. Les collections amatrices témoignent ainsi d’un désir de légitimation pour les arts concernés, en même temps que d’un rapport personnel à la scientificité – proposant souvent leurs propres systèmes de classification et d’authentification des documents. Une étude de ces diverses démarches autodidactes, et qu’on pourrait parfois même qualifier de parascientifiques, pourrait ainsi permettre de mettre au jour les impensés épistémologiques de leurs créateur·ices. Ces phénomènes semblent dès lors inviter les chercheur·euses à questionner les gestes d’archivage et les biais des collectionneur·euses ou des professionnel·les du spectacle ayant constitué leurs archives. Une étude critique des premières mises en récit dont ces documents ont fait l’objet reste aussi à faire.
Enfin, la minorité de ces formes spectaculaires semble avoir perduré jusqu’à aujourd’hui, si on considère cette fois leur inscription dans le champ universitaire. En Allemagne, il est notable que l’essentiel de la recherche contemporaine sur le sujet semble être mené par des amateur·ices de ces formes spectaculaires et des chercheur·euses indépendant·es, opérant hors du cadre institutionnel de l’université. En France, les départements en arts du spectacle semblent depuis quelques années s’être ouverts à la question et avoir inscrit l’étude de ces formes aux côtés des études théâtrales plus anciennes. Il semble légitime d’espérer que l’étude des archives « mineures » permettra plus généralement d’en renouveler l’approche disciplinaire ».
Date limite de soumission : 15 mars 2026.
Pour plus de détails : cliquez ici
