Universalité, unité, vérité, amitié
Jean-Jacques Nattiez, intervention du 13 mars 2026
pour le lancement du numéro d’hommage
de la Revue musicale OICRM
| PDF | CITATION | AUTEUR |
Monsieur le Président du RCMS, cher Sylvain que je remercie de nous accueillir,
Chers collègues,
Chers amis,
Je ne paraphraserai pas le mot de Paul Nizan pour prétendre que quatre-vingts ans est le plus bel âge de la vie. Au moment d’entrer dans une nouvelle décennie, je constate qu’elle pourrait être la dernière à en juger par le nombre d’obus qui tombent déjà autour de moi. Mais l’angoisse que j’ai pu ressentir en passant cette ligne, est largement compensée, et même effacée, par le plaisir que me donne la sortie du numéro que me consacre la Revue musicale OICRM lancée aujourd’hui.
Aussi mes premiers remerciements vont-ils à Michel Duchesneau qui a pris l’initiative de proposer à son rédacteur en chef, Jimmie LeBlanc, non seulement de préparer ce volume d’hommage mais de lui consacrer un numéro hors série pour le faire coïncider avec mon anniversaire, alors que son programme annuel est lourdement chargé. J’adresse également toute ma gratitude à notre excellent collègue et mon ami Jonathan Goldman qui, avec la complicité active de Jonathan Dunsby, a fourni à Jimmie la liste des quatorze auteurs1Dans cet article, l’emploi du masculin pour désigner des personnes n’a d’autres fins que celle d’alléger le texte. réunis ici. Jimmie a entrepris ensuite de les contacter et de faire le suivi avec eux. Ces textes ont fait l’objet du travail éditorial considérable que l’on peut deviner, sous la tutelle éclairée de Jimmie, mené notamment par Jordan Meunier, le coordinateur éditorial de la Revue musicale OICRM.
La richesse de ces contributions me semble être de deux ordres. D’une part, elles brossent un tableau de la diversité des thèmes de recherche que j’ai entrepris, quelles que soient les époques et les cultures auxquelles appartiennent les faits musicaux considérés, tout en montrant que leur approche est gouvernée par l’unité des méthodes utilisées. D’autre part, elles permettent, à travers mon exemple, de voir en quoi consiste l’activité musicologique.
Tout d’abord, les lecteurs et lectrices se feront une idée des domaines musicologiques apparemment hétérogènes, comme le disent les deux Jonathan, que j’ai abordés au cours de ma carrière : l’œuvre de Wagner, et en particulier mon livre sur le solo de cor anglais de Tristan et Isolde dont l’ampleur est saluée par la plupart des auteurs réunis ici, les problèmes soulevés par l’exégèse et la mise en scène de ses ouvrages lyriques et la dimension antisémite de certains de ses opéras et de ses écrits, l’analyse de Syrinx de Debussy et celle de Densité 21.5 de Varèse – à laquelle Kofi Agawu dit toujours renvoyer dans son enseignement de musicologie comparée –, l’édition et le commentaire des articles de Pierre Boulez, la musique électro-acoustique, la musique des Inuit, des Aïnou et des Baganda, mais aussi les rapports de la musique avec la littérature, la peinture et les mythes à travers les textes ou les œuvres de Marcel Proust, Yves Bonnefoy, Yves Gaucher, Rita Ezrati – dans un livre particulièrement apprécié par Annegret Fauser – , Claude Lévi-Strauss et Hergé. Plusieurs auteurs rappellent que j’ai aussi milité, à une certaine époque, en faveur de la promotion de la musique contemporaine en créant avec Lorraine Vaillancourt la revue Circuit qui est une des rares publications musicologiques à avoir survécu au brouhaha des années 1970.
Ma volonté de vulgariser la musicologie m’a aussi fait œuvrer comme critique musical, notamment au sujet de la mise en scène d’opéra dans le Devoir et dans la revue L’Opéra : revue québécoise d’art lyrique fondée par Daniel Turp, et j’ai mené à bien une Encyclopédie en cinq volumes dont Jean-Michel Bardez fournit un éloquent résumé, la réédition du fac-similé du Dictionnaire de musique de Rousseau préfacé par Claude Dauphin, et l’écriture d’un roman intitulé Opera qui me font qualifier par Jonathan et Jonathan d’écrivain.
Les contributions à ce numéro montrent que mes recherches n’écartent a priori aucun des domaines de l’activité musicale, ce qui explique que le concept de musicologie générale sous-tende toute mon entreprise. S’ajoutent à eux les méthodes d’analyse et d’exégèse qui peuvent et doivent s’appliquer à n’importe lequel de ces domaines, tout particulièrement celles qui se réclament de la sémiologie musicale, des propositions de Leonard Meyer, de la problématique de la narrativité musicale, du concept d’intrigue (appliqué tout autant à l’analyse musicale qu’à l’historiographie) et du concept d’explicitation des critères de décision ; de l’analyse des analyses, de la technique de l’analyse paradigmatique dont Claude Abromont résume le fonctionnement, de la pratique des mises en série et de la notion de fait symbolique total sur laquelle s’appuie le modèle de la tripartition proposé par Jean Molino. Nombreux sont les auteurs réunis ici qui démontrent, en décrivant sa mise en œuvre, que je l’ai utilisée dans la quasi-totalité de mes publications. En procédant ainsi, tous les auteurs fournissent les clés de ma démarche. On constatera que mes exigences épistémologiques rejoignent ce que réclament les dérives de la situation politique actuelle. Comme l’écrit François de Médicis en conclusion de son panorama, je ne rougis pas de me réclamer du concept de vérité.
Dans le sous-titre de sa contribution, François a caractérisé mon entreprise musicologique et sémiologique de « quête de l’unité », ce que souligne également Annegret Fauser. En même temps, il en a resitué le développement par rapport à mes premières années, en particulier le contexte historico-social de mon activité, ce qui explique mes péchés de jeunesse consacrés à Castro et à « Che » Guevara, et Katharine Ellis, plusieurs fois ma traductrice, apprécie fortement la confiance que j’ai eu en elle pour lui proposer de faire un examen de synthèse des critiques musicales de mon père qui m’ont beaucoup inspiré. Son travail explique combien, selon le témoignage de Arnold Whittall, mes propositions ont nourri la musicologie britannique.
En deuxième lieu, ces contributions ont le mérite, à partir de mon propre exemple, de donner aux lecteurs et aux lectrices une bonne idée du type d’activités qui sont celles de la musicologie, un domaine qui, en raison de la technicité de son objet, n’a pas l’audience publique de la critique littéraire ou de l’histoire de l’art, mais qui est beaucoup plus présente dans le champ culturel qu’on pourrait le penser a priori.
Je souligne en particulier la contribution très élaborée de François Delalande qui a organisé l’exposé de ses liens avec moi en fonction de ses propres conceptions de l’analyse musicale mais aussi des rencontres académiques auxquelles nous avons participé tous les deux. François articule ces présentations en trois actes – autour de Schaeffer, autour de Molino, autour des chants de gorge inuit dont il décrit le modus operandi à propos de concerts que j’avais organisés au Palais de Chaillot à la demande d’une organisatrice du Festival d’automne, et auxquels il ajoute trois greffes : autour de Glenn Gould, de diverses entreprises éditoriales et du premier Congrès européen d’analyse musicale à Colmar. Claude Abromont et Nicolas Meeùs ont rappelé que c’est dans le cadre de ce congrès que nous nous sommes rencontrés. Dans son « hommage sous forme épistolaire », Margaret Bent inventorie également les occasions de rencontres et de collaborations.
Mais au-delà de la diversité de mes sujets de recherche et de mes activités académiques dont témoignent ces hommages, c’est un aspect fondamental de ma conception des relations humaines qui se dégage de ces textes : l’importance que j’accorde à la qualité des relations amicales comme le montre François Delalande qui évoque tout au long de son article le lien d’amitié qui s’est développé dans les circonstances qu’il rapporte.
Une de mes collègues m’a dit naguère que, lorsque je donnais mon amitié à quelqu’un, c’était pour la vie. J’avais ajouté : à moins qu’on ne la trahisse, ce qui peut entraîner chez moi des réactions radicales. Et je mets l’amitié au cœur non seulement des relations quotidiennes, mais de mon travail musicologique et ce, en dépit des divergences. C’est ainsi que, lorsque Pierre-Michel Menger a rédigé un livre très critique à l’égard de l’orientation boulézienne de l’écriture musicale que je soutenais fortement à cette époque, je lui ai soumis ma réponse en lui proposant de réagir, ce qui l’a profondément touché, précisant que ce geste était totalement absent des pratiques universitaires habituelles. De cette qualité de relation est née une profonde amitié entre nous deux, comme en témoigne sa contribution à ce numéro. Elle a le mérite de situer son propos dans le cadre de ses recherches sociologiques sur la créativité artistique. De la même façon, une divergence fondamentale quant à la conception de la sémiologie musicale, s’est installée entre moi et François Delalande qui privilégiait l’étude des stratégies d’écoute de la musique alors que je donnais la priorité aux relations formelles et structurales. Cela ne l’a pas empêché d’évoquer tout au long de son texte le lien d’amitié qui s’est développé lors de nos rencontres. Ainsi, il m’a demandé d’écrire une introduction et une postface à l’un de ses livres, ce à quoi j’ai répondu, pour son anniversaire, par un article qui détaillait ce que je lui devais. Quant à Nicolas Meeùs, il ne manque pas de rappeler nos divergences au sujet de Schenker, mais il évoque « nos discussions parfois enflammées mais toujours fascinantes et instructives ». Annegret Fauser dit combien elle s’est inspirée de mes propositions, même si l’orientation féministe de son propos est fondamentale chez elle. Kofi Agawu salue – je cite – « l’intensité, la chaleur et la générosité » qui traverse mes écrits et nos conversations. Claude Abromont relie la naissance de notre relation à un colloque consacré à mes écrits où je l’avais rencontré au Conservatoire de Paris pour mes soixante-dix ans et qui m’a conduit ultérieurement à me pencher longuement sur un de ses livres consacré à l’analyse musicale. Aussi je m’en voudrais de ne pas terminer avec le titre de son texte d’hommage : « De l’analyse paradigmatique à l’amitié ».
Merci de votre attention.
Bonne lecture.
| RMO_NATTIEZ_Nattiez |
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Citation
- Référence papier (pdf)
Jean-Jacques Nattiez, « Universalité, unité, vérité, amitié », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, p. 56-59.
- Référence électronique
Jean-Jacques Nattiez, « Universalité, unité, vérité, amitié », Revue musicale OICRM, numéro hors série, 2026, mis en ligne le 12 mars 2026, https://revuemusicaleoicrm.org/rmo-hors-serie/universalite-unite-verite-amitie/, consulté le…
Auteur
Jean-Jacques Nattiez, Université de Montréal
Professeur émérite de musicologie à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, Jean-Jacques Nattiez est considéré comme pionnier de la sémiologie musicale (Fondements d’une sémiologie de la musique, Musicologie générale et sémiologie). Il a appliqué ses concepts à la pensée musicale de Pierre Boulez, aux œuvres de Wagner (Wagner androgyne, Wagner antisémite), à la musique des Inuit, des Aïnou, des Baganda, aux relations entre musique, littérature et mythes (Proust musicien, Lévi-Strauss musicien) et aux problèmes de la mise en scène d’opéra.
Il a été le directeur général d’une Encyclopédie de la musique en cinq volumes publiée en italien chez Einaudi et en français chez Actes Sud (Musiques : Une Encyclopédie pour le XXIe siècle).
Il a publié en 2013 Analyses et interprétations de la musique : La mélodie du berger dans le solo de cor anglais du Tristan et Isolde de Richard Wagner, et en 2022 La musique qui vient du froid : Arts, chants et jeux des Inuit. Il travaille actuellement à un Traité de musicologie générale.
Notes
| ↵1 | Dans cet article, l’emploi du masculin pour désigner des personnes n’a d’autres fins que celle d’alléger le texte. |
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