• Vol. 5 nº 1, février 2018

    Dans L’homme sans passé d’Aki Kaurismaki (2002), après un générique qui expose la situation d’un voyageur esseulé, une scène nous le montre arrivé de nuit dans une ville inconnue, s’asseyant sur le banc d’un parc, et qui finira par s’y endormir. Surgissent trois malfrats qui l’assomment. Pendant qu’ils le dépouillent, l’un d’eux trouve dans la valise de « l’homme sans passé » un masque de soudeur dont il s’affublera et une petite radio à pile qu’il allume aussitôt. Une musique symphonique en émane alors timidement et donne à la scène cette touche d’étrangeté comique qui fait l’une des marques de fabrique de l’auteur. Après avoir réuni un maigre butin, deux des trois malfrats rouent la victime de coups avant de se décider à partir. Le troisième larron dépose alors le masque sur son visage avant de jeter sur sa dépouille la valise ouverte. L’image est triviale et aurait pu le rester si la musique qui jusqu’ici semblait s’ancrer dans la scène ne prenait dans le même temps une qualité toute autre. Il se produit un événement dans l’ordre de l’écoute qui contribue à arracher ce que l’image donne à voir à sa référentialité. Par la force d’un traitement sonore qui élargit soudainement « l’espace » du plan en donnant à la musique, jusque-là « aimantée » par une petite boîte, l’ampleur d’un vaste lieu qui excède la diégèse, la symphonie de Leevi Madetoja participe pleinement à la monumentalisation d’un plan qui y gagne une complexité iconographique inattendue.

  • Vol. 4 nº 2, novembre 2017

    Ravel se concentrait sur l’étude de la mélodie, et abordait le chant d’une manière plutôt insolite pour une composition écrite dans la première moitié des années vingt. Ses mots ne semblent faire référence ni à la notion d’arabesque, qui doit être interprétée comme une décoration cousue sur le tissu coloré de l’orchestre (Gervais 1958), ni à cette écriture mélodique intermittente que l’auditeur doit achever lui-même et que Claude Debussy avait inaugurée dans Jeux, ni à cette ligne tracée dans la Sonate pour violon et violoncelle de Ravel, qui, malgré son emplacement au premier plan, s’efforce d’échapper au réseau de la mémoire. Ravel semble repenser à la force expressive d’une mélodie qui s’imprime dans les souvenirs et l’émotivité.