Présentation

Couverture (détail issu de) : Benjamin-Constant, <em>Le harem (Maroc)</em>, 1878. Estampe sur papier, reproduit dans <em>L’Illustration</em> du 25 janvier 1879 (n<sup>o</sup> 1874), p. 56-57. Archives du Musée des beaux-arts de Montréal, fonds Benjamin-Constant. Graphisme : Solenn Hellégouarch.

Au cours des dernières années, le thème de l’exotisme et de l’orientalisme dans la musique et les beaux-arts a fait l’objet de nombreuses publications qui ont permis un renouvellement du regard et de la pensée sur le sujet. Après les positions assez tranchées de l’approche postcolonialiste de Saïd ([1978]1980), Born et Hesmondhalgh (2000) ont infléchi les réflexions autour du concept d’appropriation des formes symboliques. Plus récemment, Locke (2009) a insisté sur l’importance du réseau de significations qui apparaît dans le contexte d’une œuvre où s’entremêlent texte et musique. Après des publications aussi riches, que peut-on écrire de nouveau ?

Dans le cadre de ses activités de recherche, l’équipe « Musique française » de l’OICRM a collaboré avec le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) lors d’une journée d’étude (29 avril 2015) autour de l’exposition Merveilles et mirages de l’orientalisme (31 janvier-31 mai 2015). Cette journée avait pour but de promouvoir la réflexion interdisciplinaire autour du thème de l’exposition. Quatre articles de cette publication proviennent de cette activité (Issiyeva, Duchesneau, Montiège et Caron). Il nous a semblé utile de joindre deux autres articles (Guerpin et Lazzaro) provenant de communications faites dans le cadre du colloque annuel de la Société de musique des universités canadiennes (MusCan, 2014). L’originalité de la contribution de l’équipe « Musique française » réside dans son approche interdisciplinaire entre musique et peinture, et dans une recomposition implicite du concept d’altérité.

La revue s’ouvre par l’article de Martin Guerpin, qui remet en cause la tradition historiographique voulant que le jazz ait été automatiquement considéré comme exotique en France après la Première Guerre mondiale. Qu’est-ce qui est associé à l’Autre et qu’est-ce qui est le résultat d’une appropriation par le compositeur ? À un second degré, on observe que l’orientalisme français devient un objet culturel en soi, qui peut être « reçu » par une autre culture. Cette appropriation devient paradoxale lorsqu’elle retourne à sa culture d’origine après avoir subi les déformations d’un jeu de miroirs. Dans son article, Adalyat Issiyeva soutient que la réception de l’orientalisme français en Russie a provoqué une remise en cause de l’identité nationale chez les compositeurs russes. En fait, la déformation est liée à l’imitation, partagée entre la conformité à certains traits de l’original et la marque personnelle de l’artiste. Michel Duchesneau explique que Ravel était un habile imitateur, mais que son modèle de l’Orient se nourrit de sources littéraires où s’entremêlent imagination et connaissance objective. D’ailleurs, limiter une œuvre à sa seule dimension exotique serait réducteur. En se penchant sur cette question, Federico Lazzaro ajoute que dans les mélodies intitulées Chansons madécasses, Ravel considère davantage la référence à l’Autre comme un déclencheur de son expression, un élément stimulant pour sa propre démarche comme compositeur. Le domaine de la mélodie est appréhendé de manière plus large par Sylvain Caron, qui prend appui sur ce genre pour situer l’avènement de la modernité musicale musicale dans le contexte de l’esthétique néopositiviste et des nouvelles théories de l’art énoncées par le peintre Maurice Denis. Enfin, pour conclure, Samuel Montiège apporte un éclairage original sur la musique telle que la voit le peintre Benjamin-Constant. Ayant collaboré de près à l’exposition, Montiège apporte des informations intéressantes non seulement en elles-mêmes, mais aussi en ce qu’elles ouvrent comme perspectives de recherches pour l’avenir.

Nous tenons enfin à remercier Madame Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, pour le soutien qu’elle a apporté au projet. Elle nous a ouverts les portes de son musée pour la tenue de la journée d’étude et nous a conseillés pour sa conception scientifique. Les œuvres du Musée des beaux-arts présentes dans la revue ont été reproduites avec son aimable autorisation. Nous saluons avec enthousiasme cette belle collaboration interartistique.

Sylvain Caron, directeur invité

Bibliographie

Locke, Ralph P. (2009), Musical Exoticism. Images and Reflections, Cambridge, Cambridge University Press.

Born, Georgina et David Hesmondhalgh (dir.) (2000), Western Music and its Others. Difference, Representation, and Appropriation in Music, Berkeley, University of California Press.

Saïd, Edward W. ([1978]1980). L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil.


Articles

L’exotisme en question. Le cas de la réception du jazz dans la musique savante française de l’entre-deux-guerres
Martin Guerpin

Chansons madécasses, modernisme et érotisme. Pour une écoute de Ravel au-delà de l’exotisme
Federico Lazzaro

Minarets et pagodes. L’Orient ravélien
Michel Duchesneau

Dialogues of Cultures. French Musical Orientalism in Russia, “Artistic Truth,” and Russian Musical Identity
Adalyat Issiyeva

Mélodie et orientalisme. De l’évocation du merveilleux aux séductions de l’avant-garde
Sylvain Caron

Benjamin-Constant et le lien à la musique. Un art entre citation et vision personnelle
Samuel Montiège


Notes de terrain

« Panel sur la critique musicale », dans le cadre du colloque international Qu’en est-il du goût musical dans le monde au XXIe siècle ?28 février 2013, Faculté de musique, Université de Montréal, salle Serge-Garant
Caroline Marcoux-Gendron

La critique musicale : de la théorie à la pratique. Compte rendu de la journée d’étude, 13 mars 2015, Faculté de musique, Université de Montréal, salle Serge-Garant
Margalida Amengual Garí, Hubert Bolduc-Cloutier, Chloé Huvet et Marie-Pier Leduc

 

Couverture (détail issu de) : Benjamin-Constant, Le harem (Maroc), 1878. Estampe sur papier, reproduit dans L’Illustration du 25 janvier 1879 (no 1874), p. 56-57. Archives du Musée des beaux-arts de Montréal, fonds Benjamin-Constant.
Graphisme : Solenn Hellégouarch.